Lolita Pille | Site officiel

09/09/10

Une nouvelle courte de Lolita Pille



Lolita Pille

New-York I love you, but you’re bringing me down…

 

    « Quinze jours à New-York. J’y vais pour écrire…Non, je ne pars pas en voyage…plutôt…plutôt le déplacement d’une solitude d’une ville à une autre..

Je vais écrire, je vous dis. »
Mon éditeur me regarde, un pli inquisiteur lui barre le front. Je lui demande s’il connaît d’autres moyens pour tuer les après-midis.
-Je ne vous fais aucune confiance, dit-il. Aucune.  

    Les routes d’aéroport : toutes issues d’une même portée. Je demande au taxi si je peux fumer. Il dit oui, il s’en fout. Il conduit comme un dingue, et je pourrais fumer du crack sur la banquette arrière, du moment que j’ouvre la fenêtre… On aborde le pont. Des bouffées de chaleur moites s’engouffrent par la vitre baissée. Dans le lointain qui se rapproche, le skyline crame littéralement sous les rayons. Je ne prends pas de photo pour laisser l’instant tranquille.

    Premier bivouac : 77th et Amsterdam. Upper West Side. Autant dire, Levallois-Perret. Des chiens, de la verdure, de l’ennui. Notre hôtesse, l’amie de A., a annulé son voyage pour traîner avec nous. (A. m’a embringuée, j’avais posé mes conditions : six heures de paix/ jour. Ma définition de la paix : pas une âme et toute latitude d’envahir la pièce d’une fumée épaisse et cancérigène.) La fille est charmante : elle a érigé son appartement en terre de non-droit du fumeur. Elle travaille chez elle. Son téléphone hurle. Son imprimante génère plus de boucan qu’un chantier.

    Je retrouve Junkie J. et OLT au Bowery Hotel. Trois quart d’heures de taxi pour rallier la civilisation. C’est le troisième jour. J’ai réussi à m’arracher quinze lignes, pendant que la non-fumeuse sortait le chien. J’ai mobilisé tous les amis que je possède sur cette terre. On me trouve un bureau. Un bureau qui ferme à clef. Un bureau fumeur. Broadway et Houston. En pleine civilisation. A dix-huit stations de métro de la 77th, changer à Union Square. A cinq blocs de Bowery. Street. Il est 21:00 quand je débarque suite 417. Junkie J est sous la douche. La fenêtre est entrouverte. (Les fenêtres des hôtels aux Etats-Unis, ne s’ouvrent pas, elles s’entrouvrent. C’est pour conjurer les suicides. Les assurances ne couvrent pas les suicides hoteliers). Par l’interstice, les couleurs et la fureur de la grande ville au crépuscule, s’engouffrent.

    Je suis la SDF du Bowery Hotel. La clandestine du 611 Broadway. Rien de ce qui compose mon quotidien rafistolé ne m’est légitime. J’ai laissé ma valise uptown, n’emportant que la survie. Je m’habille en 417 où trois portants croulent sous les fringues empruntées pour la série mode de J.J. Les rues de New-York  frénétiques, vertigineuses, me possèdent tout à coup comme aux premiers jours d’une histoire d’amour. Je n’ai comme point de repère que ce livre interminable, insurmontable. Le jour, j’écris rageusement pour justifier mes nuits. A l’hôtel, la fashion week a renforcé les effectifs. New-York est à présent une fête inépuisable, permanente. Ma conscience tient le coup, après tout, je suis ici en quête d’impressions : j’écris sur la grande ville, les promesses non tenues des terres urbaines sélectives. On traîne. On traîne, on ne rate pas un concert d’Herman Dunne, on manque toutes les fêtes modeuses. On arrive toujours trop tard, parce qu’on traîne. C’est la grève des taxis. C’est à dire qu’il y a tout autant de taxis (des milliards, au moins) mais ils chargent le triple. Nous allons à Brooklyn. Le taxi nous agonit d’injure parce qu’on n’a pas le croisement. Avec OLT, nous agonissons d’injures le taxi. J.J tente de le passer à tabac à travers la vitre de séparation. Le taxi appelle 911. Nous nous enfuyons sur la Deuxième Avenue. J.J.  a l’un des meilleurs cœurs que je connaisse, seulement de temps à autre, elle démolit un chauffeur de taxi. On traîne avec Mister A., Dash S., Oz, R.B, St, Btk, V., etc... Le souvenir sélectionne, passe le fil des jours en flou artistique, fait grâce aux impressions d’une mort rapide, regrettable, réhabilite des partitions qu’on croyait sur le mode mineur lancinant, et qui sonnent rétrospectivement comme une symphonie triomphante. Devant Beatrice, la remorque jaune vif d’un camion abandonné, taguée à la craie. « COKE COKE COKE. » Mister A. et D.S escaladent et jouent les invertis, perchés sur la remorque. Oz mitraille. Jefferson Hack nous chasse de notre propre hôtel pour donner un dîner auquel on n’a pas envie d’aller. On crashe une block party. On est désinvitées du dîner Purple. Je fais la fermeture du Bowery garden avec V. On se fait engueuler comme des enfants pris en faute, parce que J.S et E, tatouées au rouge à lèvres, saoûles comme toute la Pologne, trop saoûles pour marcher jusqu’aux restrooms, ont pissé dans les buissons. V désapprouve. Il craint la Page 6. OLT est ma roommate, my partner in crime. Nous formons une colonie de vacances over-aged, chambre 401. Elle porte une veste en jean au dos de laquelle elle a brodé Unloveable. Elle m’envoie fumer chez V., en 402. Elle écrit des chansons dans la langue de Willam S.

Sadly still he didn’t say:
“Are you coming my way or am I going yours?
Are you here to stay or should I open those doors?”